Le Profil Amina et les fantômes d’Internet

Diffusé le jeudi 22 novembre sur Sundance TV à 22h10, Le Profil Amina (2015) est un haletant documentaire québécois de Sophie Desrape où Internet devient d’un coup un territoire mystérieux, peuplé de fantômes. Il y a au départ Amina Arraf, blogueuse lesbienne vivant en Syrie, qui détaille en ligne son quotidien dans un pays en guerre. Amina devient un phénomène international, qui fascine forcément beaucoup de monde, dont Sandra Bagaria, française installée à Montréal et qui entretiendra une relation épistolaire amoureuse avec la blogueuse — des milliers de mails en six mois. Puis, le doute s’installe : Amina existe-t-elle vraiment ? C’est cette énigme que Sophie Desrape tente de percer en suivant Sandra, dévoilant une toile complexe de fantasmes (aussi bien amoureux que sur l’Orient) et de faux-semblants. Portrait de femmes et d’une flamme (virtuelle), Le Profil Amina est aussi sensuel qu’impitoyable dans son démantèlement d’une passion. Internet  est aussi truffé de pièges intimes dans quatre autres films à voir ensuite.

 

Catfish (2010) de Henry Joost et Ariel Schuman

Le pendant et précurseur hétérosexuel américain du Profil Amina : le documentaire suit Nev, jeune photographe new-yorkais qui lie une relation via Facebook avec Megan, une jeune femme du Michigan. Lorsque Nev suspecte Megan de mentir sur elle et sa famille, son frère Ariel (Schulman, co-réalisateur du film) le convainc d’être filmé pour dissiper le mystère Megan. S’ensuit un embarrassant voyage pour aller visiter Megan directement chez elle et tout un imbroglio de fausses identités. Présenté à Sundance, Catfish suscitera lui-même des interrogations sur sa véracité : vrai-faux documentaire ? Manipulation ? Les réalisateurs Ariel Schulman et Henry Joost migreront ensuite vers la fiction et un autre genre de personnage fantomatiques — cette fois au sens littéral — en prenant les rênes des épisodes 3 et 4 de la franchise d’horreur Paranormal Activity. En anglais, le mot « catfishing » est rentré dans le dictionnaire pour désigner une escroquerie ou mascarade commise par une personne se fabriquant une fausse identité sur les réseaux sociaux.

 

Chatroom (2010) de Hideo Nakata

Le premier film en anglais du maître nippon de l’horreur Hideo Nakata (Ring) suit William, un adolescent anglais dépressif qui ouvre une chatroom en ligne pour se faire des ami(e)s mais aussi les manipuler. Adapté d’une pièce de théâtre, Chatroom ne fait pas que filmer des écrans d’ordinateur avec des jeunes cloués devant, mais visualise aussi à l’écran le fil de discussion virtuel comme une scène, de théâtre aussi, où les personnages se retrouvent, déversant leur colère et frustration par la parole. Nakata livre une représentation originale du virtuel, une chambre secrète où il fait bon se réfugier au début, avant qu’elle devienne un train fantôme.

 

Searching : Portée Disparue (2018) d’Aneesh Chaganty

David, un père célibataire recherche sa fille adolescente disparue avec l’aide d’une femme détective. Rien de très original sur le papier a priori, sauf que David cherche des indices en fouillant les comptes Facebook ou Instagram et, à rebours de Chatroom, le film ne montre que des écrans d’ordinateurs et de smartphone. Un kaleidoscope fascinant de fenêtres, vidéos en ligne et textes qui déroule un haletant thriller, jouant à merveille de son concept — les personnages existent, même réduits à des apparitions sur un téléphone —  tout en intégrant l’omniprésence des écrans dans la vie de tous les jours.

 

Cam (2018) de Daniel Goldhaber

Thriller salué par Stephen King en personne, Cam met en scène Alice, « cam girl » au pseudo de Lola et travailleuse sexuelle oeuvrant pour le plaisir de ses clients en ligne la regardant s’exhiber. Tout s’effondre lorsqu’une inconnue usurpe son identité professionnelle un jour et rafle ses clients. A la peur très contemporaine de se voir pirater sa personne et ses mots de passe sur Internet, Cam ajoute une description convaincante et documentée du milieu des « cam girls ». Le film distille l’ambiguïté enivrante d’Internet : la possibilité d’être un(e) autre, de s’y arroger un pouvoir qui se dissipe dans la vie réelle, avec des conséquences dangereuses. Star virtuelle sexy mais cachée derrière le masque de Lola, Alice se met encore plus à nu quand sa double vie est dévoilée à ses proches, entre incompréhension, rejet et misogynie.

Crédits photos ©A HENDRICKS/DIVIDE CONQUER

 

Léo Soesanto.

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