Katrin Cartlidge, actrice sans fard ni peur chez Mike Leigh

Les diffusions sur SundanceTV de deux films de Mike Leigh, Naked (1993), diffusé le mardi 22 janvier à 10 heures et Career Girls (1997), diffusé le 24 janvier à 8 heures, permettent de revoir deux volets du portrait continuel, amer et réaliste qu’il fait de la Grande-Bretagne au cinéma depuis High Hopes (1988), mais d’y apprécier surtout son travail avec l’une de ses actrices fétiches, Katrin Cartlidge — décédée en 2002.

Katrin Cartlidge fut cette brindille aux traits anguleux, nerveuse, revêche et sarcastique, disposée aux rôles de personnage tourmenté et malmené par la société. Venue du théâtre, à l’aise aussi bien chez Lars Von Trier (Breaking The Waves, 1996) qu’aux côtés de Johnny Depp (From Hell, 2001, qui sera son unique incursion à Hollywood), elle joue dans le grinçant Naked le rôle de Sophie, la jeune fêtarde qui voit débarquer chez elle Johnny, l’ex de sa colocataire. Johnny (David Thewlis) est énigmatique : est-il un SDF philosophe, un violeur en fuite ou un simple fan de foot ? Pas de vraie réponse à ces questions. Sophie succombe tout de même à son charme hirsute. A travers ce personnage à la fois comique et dépressif, qui tâtonne dans sa vie, Cartlidge y impose son charme bien à elle, nature et sans glamour. « Tu es très belle, d’une façon bizarre », lui dit-on dans le film. Cette réplique définira le reste de sa carrière. Mike Leigh lui offre l’un des deux rôles principaux de Career Girls, portrait entre passé et présent, entre les années 80 et 90, de deux copines londoniennes ayant à peu près réussi leur carrière — d’où le titre. Il y a Annie l’introvertie et Hannah (Cartlidge) l’exubérante, qui s’échangent des répliques vachardes et ciselées. Hannah est un peu la voix de Mike Leigh dans le film, se lamentant avec humour sur les ravages du néo-libéralisme des Conservateurs britanniques sur la société anglaise. « J’adorais son anarchie scintillante », écrira Mike Leigh dans un article pour le journal The Guardian après sa mort. « Elle s’est saisie instantanément du travail sur le personnage et de l’improvisation, facilement et avec beaucoup d’implication et d’imagination ». Sa dernière (brève) apparition chez le cinéaste fut dans Topsy-Turvy (1999), film musical où elle joue une tenancière de bordel parisienne. Pour ce rôle furtif, « elle avait été à Paris pour faire des recherches assez poussées sur le sujet ».

C’est dans le film Claire Dolan (1997) de Lodge Kerrigan que Katrin Cartlidge trouvera sans doute son plus beau rôle, celui d’une call-girl échouée à New York et travaillant d’abord pour rembourser une dette. Son personnage est ou veut être aussi froid et impavide que le cadre urbain, les buildings de Manhattan avec lesquels elle se confond. Cartlidge s’abandonne totalement dans cette partition difficile, mélange osé et brillant d’impudeur, de distance et mélancolie. « Son jeu était toujours nourri par sa compassion, son courage, son humilité, sa gravité, son humour, sa sexualité, son sens de la justice, son oeil observateur et sa profonde suspicion envers les idées floues et reçues », résumera Leigh.

Léo Soesanto.

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