Kate Plays Christine, un fascinant documentaire sur les pouvoirs et limites du cinéma

Dans Kate Plays Christine (diffusé sur SundanceTV le 26 janvier à 22h30), le réalisateur Robert Greene crée un vertigineux jeu de miroir entre réel et fiction, mettant l’artiste et le spectateur face à leurs propres responsabilités. Le cinéma peut-il et doit-il reconstituer la réalité ? Faut-il succomber au sensationnalisme? Le film, hybride de documentaire et fiction, part d’un fait divers américain : en 1974, la journaliste TV Christine Chubbuck se suicidait en direct, dans l’émission qu’elle présentait, d’une balle tirée derrière l’oreille. Entre l’actrice Kate Lyn Sheil, la Kate du titre, que l’on a vue dans beaucoup de films indépendants (You’re Next, Listen Up Philip) ou dans la série House of Cards. Greene et Sheil s’attellent à une expérience passionnante : filmer l’actrice se préparer à jouer Chubbuck au cinéma — pour un film qui ne se fera pas.

On suit Kate Lyn Sheil dans son travail, qui consiste par exemple à se rendre à Sarasota, en Floride, ville du décès de Chubbuck, dans une quête impossible pour s’imprégner de son esprit. Visiter une boutique de perruques pour trouver le postiche qui la fera ressembler à la défunte. Ou acheter un revolver chez l’armurier — la même boutique où Chubbuck acheta l’arme pour mettre fin à ses jours. Quand Sheil comprend que Chubbuck était une nageuse experte, la voilà qui file à la plage, en maillot et en perruque, faire face à la mer de façon incertaine vu qu’elle n’est pas très douée dans l’eau. À travers les doutes et ruminations à l’écran de Sheil, c’est tout un travail d’actrice qu’on dissèque dans sa dimension presque magique ou shamanique, comme s’il s’agissait d’invoquer un fantôme. Les motifs du suicide de Chubbuck n’ayant jamais été vraiment éclaircis, c’est à elle et Greene de combler les blancs, les trous de son histoire. Doivent-ils le faire ? Comment représenter cela ? Greene et Sheil reconstituent des scènes imaginaires de la vie de Chubbuck. On regarde, fasciné, le dédoublement de l’actrice jouer soi-même, Chubbuck ou Kate qui jouerait Chubbuck comme une sorte de créature elle-même hybride, entre deux états, saisie entre deux étapes de sa transformation.

Toute la force étrange de Kate Plays Christine tient à cette idée qu’il est vain de vouloir faire un film sur le suicide de Chubbuck. Mais cet échec programmé nourrit paradoxalement le film. Pour citer Greene dans une interview à Slant Magazine : « je voulais faire un film qui soit complexe, échoue, tombe en morceaux à mesure que vous le regardez. Peut-t-on rendre cette sensation du film qui s’écroule en direct intéressant sur le plan narratif ? ». Le film est alors au final moins un film sur le suicide de Chubbuck qu’une intelligente remise en question de l’art.

Léo Soesanto.

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