Eyes of My Mother et les films d’horreur en famille

Diffusé le 17 novembre à 20h35 sur SundanceTV à l’occasion d’une programmation dédiée au AFI Film Festival de Los Angeles, le film Eyes of My Mother (2016) de Nicolas Pesce est ce qu’on appelle typiquement un film choc. Grand Prix du Public à l’AFI Film Festival, c’est le premier film de son réalisateur, produit par des noms familiers du cinéma indépendant US comme Antonio Campos (réalisateur d’Afterschool) et Sean Durkin (réalisateur de Martha Marcy May Marlene), déjà coutumiers d’une forme de dureté dans leurs oeuvres. Eyes of My Mother pousse jusqu’à l’insoutenable, au film d’horreur, mais emballé sous une facture léchée de film d’auteur : imaginez l’histoire de Francisca, jeune femme meurtrière/tortionnaire recluse dans la ferme familiale, hantée par le souvenir de sa mère, le tout filmé dans un noir et blanc somptueux, sur fond de fado portugais — cette forme lusophone de blues si entêtante — en guise de bande-son. C’est à peine effleurer l’intensité d’un film qui alterne violence explicite et suggérée pour faire un état des lieux tragique de la psyché ravagée de Francisca. Avant ou après avoir vu Eyes of My Mother, on pourra se plonger dans d’autres films dévastateurs où il est aussi question de famille asphyxiante et de noir et blanc.
Crédits photos ©Zach Kuperstein

 

Un Chien Andalou (1929) de Luis Buñuel

La mère de Francisca enseigne à cette dernière dans Eyes of My Mother tout ce qu’il faut savoir de l’anatomie animale et comment notamment retirer les yeux d’une bête morte : écho à la fameuse scène d’Un Chien Andalou de Buñuel, chef-d’oeuvre surréaliste et marabout de ficelle de passages violents, dont une lame de rasoir tranchant en longueur l’oeil d’une jeune femme. Trucage dans le fond (c’est un oeil de boeuf en fait) et dans le montage. Jean Vigo dira que Bunuel veut nous faire, littéralement, « voir d’un autre oeil que coutume » mais ce dernier aura durablement transformé le spectacle combiné d’un oeil — animal ou humain — et d’une lame à l’écran en perspective qui fiche automatiquement le malaise, à vous faire crever de nervosité sur votre siège.

Crédits photos ©Luis Buñuel

 

Psychose (1960) d’Alfred Hitchcock

Eyes of My Mother se divise en trois chapitres dont le premier s’intitule « Mère ». Et la matrice du film d’horreur en noir et blanc où tout serait la faute de maman est bien sûr Psychose. La relation entre Norman Bates, tenancier d’un motel perdu, et sa mère est l’une des plus troublantes et toxiques du cinéma :  « le meilleur ami d’un garçon est sa mère », suggérait Bates mère. Le noir et blanc du film d’Hitchcock fut utilisé pour des raisons économiques — faire un film violent oui, mais pour pas cher et donc pas en couleur — et parce qu’il pouvait paradoxalement mieux faire accepter l’intensité (pour l’époque) de la fameuse scène du meurtre dans la douche. Le noir et blanc contrasté d’Eyes of My Mother rappelle que l’anxiété est d’abord affaire de style.

Crédits photos ©SHAMLEY PRODUCTIONS

 

Canine (2009) de Yorgos Lanthimos

Grand Prix Un Certain Regard au Festival de Cannes, le second film de Yorgos Lanthimos introduit le style qui le mena à The Lobster ou Mise à Mort du Cerf Sacré — des moments garantis de violence bizarre et compatibles avec une sélection dans un grand festival. Techniquement, avec son père qui emprisonne ses enfants dans un monde dont il a établi de façon tyrannique les règles et la langue jusque l’absurde, Canine aurait aussi tout du film d’horreur, avec la famille comme noyau nuisible, insurmontable, mais où l’amour, même le plus pervers serait possible. Comme dans Eyes of My Mother.

Crédits photos ©Thimios Bakatakis

 

The Witch (2015) de Robert Eggers

Filmé comme un possible film d’auteur portugais, Eyes of My Mother réconcilie terreur et art et essai, à l’image de The Witch, présenté au Festival de Sundance en 2015, qui imagine une histoire de famille persécutée par des sorcières dans l’Amérique du 17ème siècle. Ou comme si Ingmar Bergman filmait L’Exorciste. Dans les deux cas, c’est encore la famille comme source du mal et c’est la fille aînée qui décime son entourage — quoique sa responsabilité criminelle reste beaucoup plus ambiguë dans The Witch.

Crédits photos ©A24

Léo Soesanto.

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